La musique au service de la mémoire. Une idée pas si folle. Visiter les Centres d’Accueil Temporaire fait désormais partie des nouvelles missions des Notes Pétillantes. Une expérience insolite qui apporte beaucoup à tous ceux qui y prennent part.

Qui n’a jamais ressenti, à l’évocation d’un parfum, d’un lieu ou même d’une couleur, ce sentiment bizarre de nous renvoyer dans le passé et faire resurgir un sentiment intense, d’abord un peu flou puis progressivement plus net, bien dissimulé dans un coin de notre mémoire ?

La musique a le don de posséder les mêmes vertus. On n’imagine jamais assez l’impact qu’un air peut avoir sur l’humain, qu’il soit jeune ou que l’essentiel de sa vie soit derrière lui. Jouez seulement quelques notes sur une guitare ou sur un accordéon et vous verrez les visages s’illuminer, des yeux se mouiller, un pied battre le rythme ou faire remonter des souvenirs à ne plus pouvoir se tarir. Le temps des bals populaires, des premières sorties avec les copains, les premiers flirts ou une rencontre avec une personne devenue chère à son cœur ou encore une mélodie qui vous renvoie à la nostalgie.

Le temps d’une heure à rassembler autour du musicien ceux dont la mémoire a décidé de prendre un peu de repos.

Le jeu du Quizz pour débuter la séance, avec quelques airs inoubliables, justement, dont vous avez le nom sur le bout de la langue mais qui peine à s’exprimer.

Une petite parenthèse culturelle pour rappeler les origines de la musique, la constitution d’un instrument ou la provenance de telle ou telle danse.

Puis vient le moment de chanter des mélodies connues qui vous replongent dans une jeunesse somme toute pas si lointaine. Très vite, l’envie de fredonner revient, même si les paroles vous font un peu défaut. Et dès que les premiers mots emplissent la salle de concert improvisée, une évidence s’impose à entonner le refrain avec enthousiasme. Tout le monde s’amuse et se prête au jeu, à sa manière, avec ce qui lui reste de mémoire.

L’occasion aussi de belles rencontres, de clins d’œil complices, d’un voyage intérieur qui ne vous laisseront pas insensible et vous donneront l’envie d’y retourner, un autre jour, une autre fois, bientôt, pour ne pas oublier.

 

Najia Boucard

Amie et membre des "Notes Pétillantes"

Il faut le voir, la guitare dans une main, l’accordéon dans l’autre, traverser les corridors et se faire héler par les résidents de cet EMS transformé soudainement en Etablissement Musico-Social.

Si d’aucuns semblent un peu hésitants, comme surpris par une pluie d’orage qui, au final, se révélera souvent chaleureuse et bienfaisante, il est attendu comme le Messie par beaucoup.

C’est pourtant peu de choses une note, mais c’est tellement pour certains. Un cadeau sans prix quand les visites sont devenues rares dans une vie bercée d’ennui et de solitude, quand la vie vous a abîmé et vous a déposé là, dans ce qui sera souvent votre dernier chez vous.

Tout d’abord tisser le lien, ou le recréer quelques fois, quand la mémoire s’en est allée dans un lointain  passé, inviter au voyage musical avec une tendre bienveillance. S’improviser ici ou là aide-soignant en déposant une couverture sur un corps frissonnant ou en dépannant une télévision qui refuse d’obéir à sa patronne.

Les murs tapissés de quelques rares décorations ou, dans la chambre voisine, débordants d’une multitude de cadres avec les photos des enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants ou d’un lointain mariage avec un homme qui a quitté cette terre depuis bien trop longtemps.

Fermer une porte, en rouvrir une autre, quelques mètres plus loin, c’est autant de vies différentes qu’on laisse derrière soi, des vies tellement remplies qu’elles nous submergeraient presque. Partager avec un ancien une partie de son existence, quand la chanson en italien a fait ressurgir un souvenir de ses origines, enfoui au plus profond de son cœur. Laisser derrière soi un mouchoir un peu humide, qui a essuyé quelques larmes perlant pudiquement au coin de l’œil, quand la douceur d’un air les a envahis.

Un riche partage durant lequel on rit, on fredonne, on pleure parfois. Mais qui incite à la danse aussi. Il faut les voir ces grands-mamans, les yeux plantés dans le regard du musicien qui leur raconte La Montagne, les Champs-Elysées, l’Italiano ou le Sud. Une écoute attentive, bien dissimulé sous la couette, dont n’émerge parfois plus qu’une mèche de cheveux. Les doigts accrochés au duvet ou les lèvres qui tentent de balbutier quelques paroles oubliées.

C’est tout ça, Les Notes Pétillantes. Mais surtout une bouffée d’air frais, un petit coin de ciel bleu dans une journée qui n’en finit plus de durer. Une parenthèse musicale, douce et poétique, tellement bienvenue dans un quotidien qui s’embrume et ravive la mélodie d’une époque où l’on était encore bien.

On n’en ressort pas indemne de ces visites musicales en chambres. Des images intenses, le cœur rempli d’émotion et parfois la tête couverte d’un joli bonnet préparé avec amour par une pensionnaire.

Il faut les voir ces regards qui s’illuminent, ces yeux qui pétillent, ces larmes retenues, ces lèvres qui remuent et ces pieds qui trépignent.

Je les ai vus et j’ai compris toute l’importance que la musique peut revêtir dans une vie.

 

Najia Boucard

Amie et membre des "Notes Pétillantes" 

C'est l'histoire d'une personne, vivant en EMS depuis... 15 ans. 

Une dame au caractère fort, pas toujours facile, qui a "ses têtes" comme on dit.

Au début de mes animations musicales en salle de cet établissement, elle était là, aimait échanger quelques mots avec moi sur ma musique.

Puis les années passent... au fil du temps cette personne préfère sa chambre à l'agitation du monde et petit-à-petit -c'est sa volonté- arrange ses journées dans les quelques mètres carrés qui l'entourent, du haut de son lit, soufflant sur les aiguilles du temps...

C'est là, sur le pas-de-porte de sa chambre, après bien des années sans revoir physiquement cette personne, qu'elle apprend l'existence de nos visites en musique au chevet des gens : "Non ! Pas à mon chevet, ni dans ma chambre... mais volontiers depuis le couloir...!". Soit... des semaines durant je joue depuis le couloir, sa porte entrouverte laissant entrer mes notes dans sa chambre, jusqu'à ses oreilles.

Puis il y a eu cette visite, il y a tout juste un mois : "Non ! Pas depuis le couloir mais à mon chevet s'il vous plaît...!". Je m'approche de son lit, puis après quelques mots échangés, une confidence : "Oooh, j'aime tellement le tango, voilà ce qui me ferait vraiment plaisir !". J'enchaîne quelques tangos célèbres. Buvant ces mélodies qu'elle aime tant, cette femme se laisse transporter par la musique...

Deux semaines plus tard, me voici à nouveau dans l'établissement pour un après -midi de visites en chambre. Mais on me prévient : la santé de "la dame au tango" se dégrade. Je me rends à son chevet et entends son murmure : "Oh oui, un tango s'il vous plaît...". Et là, malgré le peu de souffle qui lui reste, j'entends et vois cette magnifique personne fredonner de manière à peine audible toutes les mélodies des tangos que je lui joue. Avant de la quitter je peux même encore entendre "Merci...".

Et la visite d'aujourd'hui... tout simplement boulversante... Je suis prévenu que "Madame est sans doute entrain de fredonner son dernier tango"... C'est donc maintenant qu'il est important d'aller à son chevet et de lui jouer son tango favori : "Poema".

Avec la personne de l'établissement la plus chère à ses yeux, nous voici donc à son chevet... Je m'approche de son oreille et lui murmure : "Chère Madame, avec tout mon coeur je viens vous jouer votre tango favori ; "Poema"...". J'enclenche le registre le plus doux de mon accordéon et commence à actionner mon soufflet, tout doucement, là, à quelques centimètres de cette personne avec qui j'entre en communication par la musique... Le tango danse dans nos têtes, le temps n'existe plus, le moindre signe de vie -aussi minime soit-il- est perceptible et arrive le moment où les dernières notes se posent tout délicatement... la... ré... puis de manière magnifiquement synchronisée deux souffles ; celui de mon instrument se refermant et celui de "la dame au tango"...

"Poema"... Un tango si cher à votre coeur, joué de tout mon coeur, jusqu'au... dernier souffle... pour moi il restera "Le plus beau tango du monde" ! Merci et bon voyage chère Madame.

Lionel

On est à mi-décembre, le temps est froid et triste. Les gens courent dans tous les sens, c’est la traque aux cadeaux de Noël, la course aux apéros et repas de fin d’année, et à toutes les choses qu’il faut vite finir avant la fin de l’année (pourquoi d’ailleurs ?).

 Lionel arrive, il est bien chargé… Il prend l’ascenseur des appartements protégés du parc Vertou. L’immeuble est flambant neuf, mais ses habitants le sont beaucoup moins. Parvenu au 3ème étage, après un certain temps -l’ascenseur va à la vitesse des habitants de la maison-, il sonne. Un monsieur qui semble fatigué mais dont l’esprit est encore vif vient lui ouvrir. Il est suivi de son épouse, 95 ans, qui se demande qui est-ce que ça peut bien être. Ils sont mariés depuis presque 68 ans.

Depuis quelques mois, elle dit qu’elle a la tête « toute drôle », la démence sénile gagne progressivement du terrain. Elle répète plusieurs fois « mais qu’est-ce qu’il fait ce monsieur ? », Lionel lui explique avec patience et douceur qu’il est là pour faire un peu de musique, si elle est d’accord bien sûr.

Bon, ben, puisqu’il est là…ben d’accord alors… Elle s’installe dans son fauteuil, et elle écoute. Lionel propose une première musique, puis une autre…des chansons populaires pour elle, à l’accordéon ou à la guitare, un morceau classique de Mozart, à l’accordéon, pour faire plaisir à son mari. Lionel a aussi pris les paroles, on chante ensemble Brassens, Brel, Dassin, petites-filles et grands-parents rassemblés dans le salon autour du musicien.

Elle est heureuse, tape le rythme sur son accoudoir, fredonne… Des souvenirs lui reviennent à l’esprit, en boucle : son père, enseignant et directeur du chœur du village, sa maman qui tenait le restaurant, le piano au fond… Certains mots ont de la peine à venir ou sortent en suisse-allemand, comme le « schwyzerörgeli » maintes fois répété…

Après trois-quarts d’heures de musique, dans un moment d’intimité familiale un peu hors du temps, Lionel repart et nous aussi, peu de temps après.

Nous laissons les grands-parents avec les notes qui résonnent dans leur tête et dans leur cœur. C’est la dernière fois que j’ai vu ma grand-maman vraiment heureuse.

 

Hier, Lionel est venu rendre un tout dernier hommage à Oma lors de la cérémonie funéraire. Il a joué deux morceaux à l’accordéon, deux morceaux qui lui ressemblaient, doux, mélodieux. Merci pour elle, merci pour nous !

 

Marie-Noëlle, 14 juillet 2016